L’histoire de mes premiers jours
Voilà neuf mois que j’attendais ce moment. Neuf mois enfermée dans une petite marmite. Je ne me plains pas, c’était sympa au début, je pouvais nager d’un côté à l’autre, faire des galipettes. Je sentais des grosses mains chaudes de temps en temps, on venait me câliner, il faisait chaud, la grande vie quoi. J’adorais mettre des coups de pieds dans les murs, cela faisait bouger toute la marmite. Pourtant, vers la fin, force est de constater que la place venait à manquer. J’avais beau essayer, plus moyen de se retourner, je ne sais pas comment je m’y suis pris, mais je me suis retrouver la tête en bas. Pas que ça me mette en joie, mais j’envisage de déménager. Tant pis, c’était bien et chaleureux, mais c’est vraiment devenu trop petit. Bon, c’est décidé, ce soir, je sors.
J’ai même pas eu le temps de rien faire, rien dire, à peine ai-je passé la tête dehors qu’on m’a attrapé et qu’on m’a fichu une poire dans la bouche. D’accord, il me restait un peu de mon cocktail de la veille dans la glotte, m’enfin, ce n’est pas des manières. Tiens pour le coup, je vais leur crier un peu dessus, non mais. Heu, c’est quoi cette arnaque ? Il fait super froid dehors ! Ah, on me met sur une personne bien chaude. Bon ça ira pour cette fois. Je vais m’endormir là d’ailleurs, c’est bien, c’est doux et calme. Je vais faire un petit caca aussi, histoire de marquer le territoire.
C’était peut-être un peu tôt, mais j’ai ouvert un œil pour vérifier où j’avais mis les pieds. Y a deux têtes de déterrés qui m’ont regarder avec des yeux pleins de larme et des cernes. Hey, faut dormir les gars, vous avez de sales têtes. Vous sauriez pas où on peut se nourrir ? J’ai une de ces fringales … On m’a collé sur un des zombies et j’ai eu le droit à un nectar, mes aïeux, je vous raconte que ça. J’ai peut-être énervée la tenancière à mâchouiller le distributeur, mais c’était bien bon. Aller, je vais aller m’endormir sur l’autre zombie, il tient vachement chaud.
J’étais super bien, et là on me tripote, on me colle des trucs partout pour me mesurer. Les deux mous, ils ont rien fait, du coup, j’ai gueulé. C’est fou quand même, j’étais peinarde dans ma couche, et voilà qu’une madame avec son accent à bouffer de la poutine vient me déranger. J’aurai peut-être dû rester dans mon petit studio … Je vais aller me refaire un petit verre de nectar. Le distributeur commence à être sacrément abimé. S’agirait de réparer tout ça, parce que si je ne peux plus avoir de ce divin breuvage, je vais râler. Tiens, je vais râler quand même. D’ailleurs, les deux guignols, ils arrêtent pas de me regarder. Ils poussent des soupirs quand j’ouvre les yeux, ils sont complètement timbrés.
Cette fois-ci, j’ai peut-être crié pour rien. Au début, ils m’ont assise dans un siège avec des sangles. Vous me connaissez, dans le doute, j’ai gueulé. On est jamais trop prudent. Le grand barbu, il se met à soulever le siège, et c’était plutôt rigolo. Ensuite, celle avec les cheveux et les lunettes a posé le siège dans une boîte blanche et noire. Alors là, je dis oui, ça vibre, c’est chaud, et le barbu à l’air de bien s’amuser. Ça bouge un peu mais c’est vraiment agréable, aller, j’ouvre les yeux ça à l’air de leur faire plaisir. Ensuite, on m’emmène dans un autre endroit, je peux pas trop vous en parler car je pionçais sévère. Je me suis réveillée avec une sacrée fringale, et là, devinez quoi. Et bien non, plus de nectar collée sur la madame aux longs cheveux, non. Je me suis retrouvée avec un truc tiède dans la bouche, dans les bras du gros gars. On passe du Moët au Champomi. J’aurai bien râlé, mais la chaleur du gars me pousse à dormir.
Tiens, ça fait une heure que j’ai pas mangé, c’est fou comme le temps passe vite. Je vais réveillé l’autre gars, il a l’air de pas savoir quoi faire de ses bras. Ah, note pour moi-même, il a pas aimé quand je lui ai percé les tympans. Il m’a foutu sur le ventre, tapoté dans le dos et j’ai pas pu m’en empêcher, j’ai lâché un de ces rots. Genre monstrueux le truc. Après, il m’a mise sur le dos, et déshabillée, comme ça, sans demander. Nan, mais allo, au XXIe siècle, le consentement, tout ça. Bon, vous vous en doutez, j’en ai profité pour lui laisser un petit cadeau dans la couche. Tiens gros, respire moi ça, ça va t’apprendre. Attendez, il me remets une couche propre ? Il me rhabille ? Aurais-je crié pour rien ?
Hahaha, les comiques ! Vous allez pas le croire. Il faut que je vous raconte. Vous vous en doutez, depuis le début de l’histoire, c’est un peu moi qui décide de tout. Quand j’ai faim, je le fais savoir, si j’ai envie de dormir, ils ont intérêt à rapidement amener leurs bras, sinon sanction immédiate, je leur brise les oreilles. Et bien, ils ont décidé de se relayer. 6 heures avec le gros lard et 6 heures avec la patronne. Ils pensent vraiment qu’ils vont m’avoir comme ça ? Aller, je vais leur faire comprendre que ça marchera pas. La pendule indique 2h du matin ? Je crois bien que c’est le moment de demander une marche dans l’appartement et de regarder les lumières. Je ne vous ai pas parlé des lumières ? C’est un truc de fou, des petits points de magie dans le noir. J’adore ce truc. Je pourrai rester des heures devant. Oh ! Le grand gars là, on reste encore, pas question de se coucher.
Je vois bien qu’ils essaient, hein, je ne suis pas aveugle. On a fait une ballade en poussette, on a chanté ensemble, on a écouté l’autre manchot essayer de plaquer deux accords sur son piano, ils m’ont donné de beaux vêtements sur lesquels je me suis empressée de vomir. Ils font tout bien, ou presque. Par exemple, l’autre fois, je voulais un petit biberon, et ils ne comprenaient pas, ils m’ont prise dans les bras. Les boulets. Il faut tout leur dire. J’ai vu passé une oreille et j’ai murmuré des mots doux.
Ils ont tenté un truc aujourd’hui. Au début, j’étais pas trop partante, mais quand le barbu m’a plongé doucement dans l’eau chaude pendant que la femme me savonnait le bide, c’était l’extase. Le petit massage des jambes aussi, qu’est-ce que c’était chouette. Il y avait une petite musique douce, la lumière était tamisée, et une serviette chaude m’attendait à la sortie. C’était vraiment bien. Je vais leur donner trois heures de pause pour dormir, ils l’ont bien mérité.
Cela fait quelques temps que je traîne dans le coin. Ils ont changé mon lait pour un plus facile à manger. J’ai arrêté de faire du fromage avec ma bouche, maintenant je fais des bulles. J’adore faire des bulles. Et tirer la langue, ça aussi c’est drôle. J’ai croisé un chien aussi, il m’a léché, c’était pas désagréable. Il faudra que je pense à en demander un quand je serai plus grande. Un kayak aussi, je ne sais pas ce que c’est, mais rien qu’au nom, ça m’intéresse. J’ai rencontré pleins de gens, je suis allée faire des tours de quartier, marcher au bord du fleuve. J’ai vu les couleurs de l’automne, assisté à des couchers de soleil et des lever, assise dans les bras de la gentille madame qui me garde après le monsieur qui tient chaud.
Ce n’est pas tous les jours facile, il y a beaucoup de nouveautés, des tas de choses que je ne connais pas et mon corps qui se transforme à toute vitesse. Pourtant, malgré tout cela, les deux rigolos sont toujours là. Ils me parlent, me câlinent, me lavent, me nourrissent. L’autre jour, ils étaient penchés tous les deux vers moi. Leur deux grosses têtes à quelques centimètres, ils prononçaient des sons incompréhensibles, je voyais bien qu’ils attendaient quelque chose de moi. Je les scrutais attentivement, même s’ils sont bizarres, je crois que je les aime bien. Aller, je vais leur faire un sourire. Mon premier sourire, il sera pour eux.

Trop forte cette petite!Elle écrit déjà très bien!Et quel tempérament !!
Bravo!