Voyage au Yukon – deuxième semaine
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Le parc de Tombstone

En quittant la ville de Dawson, nous nous engageons sur la Demster Highway. Cette route mythique traverse tout le nord du Yukon et pousse encore dans les Territoires du Nord-Ouest. Cette terre encore plus sauvage que le Yukon va tutoyer le pôle nord. Nous continuons une centaine de kilomètres sur l’autoroute de terre (évidemment, pas de bitume pour résister à l’hiver) et nous nous arrêtons proche du cercle polaire.

Impossible d’aller plus vite que 60 km/h sans faire tanguer dangereusement le van. Nous ne souhaitons de toute façon pas être rapide, pour pouvoir s’arrêter observer le paysage. L’endroit où nous faisons une halte se situe à l’exacte limite entre les forêts nordiques primitives et la taïga. La terre est couverte par des herbes hautes aux racines et aux tiges solides, aux couleurs rouge, orangée. Il n’y a plus d’arbre feuillu ni de pin. À la maison du parc de Tombstone, on nous indique que le paysage n’a pas changé depuis la dernière ère glaciaire il y a 100 000 ans.

Faute de carburant, nous ne pourrons continuer jusqu’à la ligne symbolique du cercle arctique. Et oui, le van consomme près de 20 litres au cent. Faire le plein demande 200 litres d’essence ordinaire, pour un coût de 275 dollars, dans les stations bon marché. Sur le chemin du retour, nous croisons un élan qui nous fuit rapidement dans les herbes hautes. Un peu plus loin, nous coupons le contact et attendons quelques minutes. Nous sommes récompensés, l’élan réapparait d’un pas nonchalant. Ses grandes jambes fines disproportionnées semblent bien fragiles sous ce gros corps, mais ne jugeons pas. Il relève la tête, méfiant. Nous croisons une famille Première Nation qui s’arrête également au niveau de la bête.

Enfin, nous retournons au camp, et devons user de stratagèmes pour faire le noir dans l’habitacle. En effet, le soleil ne se couchera pas vraiment, il y a 24 heures de lumière à cette latitude. En se levant ce matin, de nombreux lapins saluent les lève-tôt. Quelques crottes indiquent que, pendant la nuit, un élan-orignal est passé à quelques mètres de nous …

La route vers Whitehorse

Avant de quitter le parc de Tombstone, nous souhaitions faire la Grizzli Lake trail (randonnée du lac Grizzli). On nous conseille de ne pas aller jusqu’au lac et de s’arrêter au sommet de la montagne pour ne pas déranger les mamans élans qui mettent bas pendant cette période. Sur le sentier, nous trouvons naturellement des traces d’élans (empreintes et nombreuses crottes) mais aucun indice de la présence d’ours. Pour autant, nous chantons gaiement sur le sentier pour faire un maximum de bruit. L’empereur, sa femme et le petit prince sont venus toute la semaine sans jamais me voir.

Arrivés au sommet, la vue sur la vallée est époustouflante. Nous sommes accueillis par de jolies petites marmottes, pas très farouches. Sur le chemin de la descente, nous rencontrons d’autres randonneurs qui nous indiquent un peu retournés avoir vu un grizzli qui mangeait sur le bord de la route. En reprenant le van, nous allons à l’endroit indiqué, mais nulle trace de l’animal. Un peu déçu de jouer à cache-cache avec les ours dans la région où ils sont sensés être plus nombreux que les humains (8 000 grizzlis, 60 000 ours noirs et seulement 38 000 habitants).

Nous reprenons la route pour redescendre vers la capitale, Whitehorse, quelques 500 kilomètres au sud. Deux heures de route passent, entre route de terre et route bosselée. Soudain, une grosse boule noire sur le bas-côté. Judith est sûr d’avoir vu un ours. Dubitatif, je ralentis et arrête le véhicule. Là, dans le sous-bois, notre premier ours, un ours noir déambule tranquillement, sans se soucier outre mesure de nous. Enfin ! Après un long et fatigant voyage, nous arrivons au camp du lac Laberge, un immense et superbe lac. Juste avant, nous avons longé le lac Fox, aux couleurs paradisiaques. Encore une fois, nous sommes dans un paysage de carte postale ! Pour autant, les moustiques ont envahi la place et nous avons même un peu chaud pendant la nuit. Oui, Judith a eu trop chaud au Yukon, et rien que pour ça, cela valait le déplacement.

Carcross
Sur la route, nous nous arrêtons aux sources chaudes de Takhini. En grands adeptes des bains scandinaves et des spas, nous profitons de l’instant détente. L’eau sort à plus de 42°C, cela nous rappelle notre voyage en Islande. D’ailleurs, notre périple dans le parc Tombstone nous rappelait beaucoup les paysages islandais, sans aucun arbre. Une fois propres et détendus, nous continuons vers la ville de Carcross, dont le nom vient de la contraction de Cariboo Crossing.

Malheureusement, nous ne pourrons en voir, car il fait maintenant trop chaud. Ils ont migré vers des terres plus froides au nord. Au détour d’un virage, je saute sur le frein. Là, à vingt mètres, de l’autre côté de la route, un grizzli ! Énorme et poilu, il fouille le bas-côté à la recherche de nourriture. Il lève une tête peu aimable vers la voiture, et visiblement peu intéressé, continue son repas.

Tout contents de notre rencontre, nous nous dirigeons vers le Caribou Crossing Trade Post, un élevage de huskis et de malamuts (une espèce de huski sous stéroïdes). Le lieu abrite également un musée en l’honneur de la police montée du Canada, qui fera sans doute l’objet d’un article dédié, tellement les histoires relatées étaient invraisemblables. Le clou du spectacle était sans nulle doute la nurserie de chiots. Même si elle ne veut pas l’avouer, Judith a adoré se faire attraper et mordiller par une demie douzaine de bébés malamuts. Nous stationnons ensuite notre van dans la ville de Carcross, qui bénéficie d’un lac et d’une plage de sable fin, issu de l’érosion et de la fonte des glaciers. Ce sable, poussé par le vent, a également donné naissance au plus petit désert du monde (on les croit sur parole).

Nous arrivons dans la partie un peu plus touristique du Yukon, avec des magasins d’art (dont le magasin de bijoux où se sont arrêtés Kate et le Prince William). Pour autant, nous ne sommes pas du tout dérangé par le monde, car la saison commence réellement en juin.

Sam McGee Trail
Après onze jours de voyage (dont neuf au Yukon pour les plus attentifs), nous choisissons de ralentir un peu le rythme. Nous prenons notre temps et un bon petit-déjeuner, avec des pancakes. Judith applique sa propre recette. Beurre de cacahouète en première couche puis confiture de framboise en seconde couche. C’est dense, mais c’est bon paraît-il. Je reste plus prudence et me contente de la confiture et d’un café. Nous avons sans doute vu large avec les provisions.
Il nous reste beaucoup trop de patates et de pommes, sans parler du monstrueux paquet de 1 kg de chips que nous peinons à finir. Nos repas sont très variés, avec du saumon d’Alaska, des ailes de poulet, des burgers fait maison, des courgettes, des petits pois, des pousses d’épinards, du humus et aussi de la crème glacée, parce que, bon, ça va bien deux secondes, mais il fait penser à se faire plaisir aussi. On a aussi du bacon, parce que le bacon, ça va avec tout (proverbe Xaviesque).

Le ventre bien plein, nous nous dirigeons vers le Sam McGee Trail, nommé selon un ancien prospecteur rendu célèbre par un poème (pour en savoir plus, en anglais par contre: https://whatsupyukon.com/Yukon-Lifestyle/history/the-real-sam-mcgee/ et le poème en question https://www.poetryfoundation.org/poems/45081/the-cremation-of-sam-mcgee). Le sentier suit une ancienne installation minière, une sorte de télésiège pour wagonnet d’or. Les installations datent de plus d’un siècle et sont pourtant toujours plus ou moins debout. C’est un miracle d’avoir tout cela en bon état malgré les hivers et l’absence totale de maintenance. Nous devons faire attention aux éventuelles chèvres arctiques qui mettent bas pendant cette période.

Dans la région, quelques randonnées sont fermées pour cela. Enfin, nous installons notre van dans le premier camping (et non campement) tout équipé: raccordement en eau potable, électricité et même tout à l’égout. Nous allons pouvoir utiliser tout le confort de notre van sans utiliser les réservoirs ! Nous reniflons nos vêtements, c’est une sainte infection. Il est temps de prendre notre première vraie douche dans le van et non une toilette de chat. Nous ferons sans doute aussi notre première lessive, car maintenant que nous sommes propres …
Miles Canyon
Nous avons majoritairement dormi dans des camps aménagés par le gouvernement. Nous avons ainsi évité les campings (avec électricité, eau et douche, mais très impersonnel et donnant très souvent directement sur la route) et le camping sauvage (à savoir, se stationner n’importe où et passer la nuit ici). Les camps du gouvernement fournissent du bois de chauffage, mais nous n’avions pas de hache pour le débiter et surtout, il faisait trop chaud pour avoir besoin de faire du feu.
On pouvait y trouver des pompes à eau non potable, qu’il fallait faire bouillir avant de boire. Il y avait aussi des WC, ou plus exactement des trous dans le sol, ainsi que des poubelles et des caches à nourriture à l’épreuve des ours. Sur chaque panneau d’affichage ou dans les toilettes, on retrouvait les consignes de vie dans la nature sauvage: ne pas nourrir les bêtes, ne pas leur donner de nourriture et surtout ne pas leur donner d’aliment. Bref, éviter de les habituer à venir voir les humains.

Notre van était somme toute vraiment petit comparé aux immenses caravanes voire aux autobus aménagés que l’on pouvait croiser. Certains de ces bus tirait même une remorque sur laquelle se trouvait une voiture plus petite (souvent une grosse jeep quand même). Nous terminons notre boucle du Sud par une petite randonnée à Miles Canyon, juste à côté de Whitehorse. L’eau est turquoise et les bords de la rivière Yukon sont très escarpés. Après avoir cherché le sentier, nous avons décidé de suivre le tracé au sol jusqu’où il était possible d’aller. Il était possible d’aller très, très loin.

Yukon River et Centre Culturel Kwanlin Dün

Comme à chaque fois que je vois de l’eau, je pense kayak ou autres joies nautiques, il fallait bien que Judith accepte de partir à l’aventure sur la rivière Yukon en canoë. Dès les premiers coups de pagaies, nous croisons nos premiers compagnons de traversée. Un castor un peu déboussolé passe devant l’embarcation et frappe la surface de l’eau d’un grand coup de queue pour plonger. Un peu plus loin, à flanc de falaise, nichent un très grand nombre d’hirondelles, qui ici aussi, font le printemps.


Nous ne croiserons personne sur la rivière, mais nous sommes entourés de très gros corbeaux (ravens), très criards, cherchant des poissons à pêcher. D’ailleurs, la surface de la rivière est perturbée par des groupes de saumons qui remontent le courant.

Dans le ciel, on peut apercevoir le vol des aigles, majestueux. Si nous prenons notre temps pour franchir les 20 kilomètres de descente, nous arrivons à la plage de débarquement. Tout s’était bien passé, mais une mauvaise appréciation et une mauvaise foi notable font que l’arrivée est un peu plus chaotique que prévu. J’aurais dû écouter Judith qui avait raison.

Nous rendons les pagaies, et filons vers le centre culturel Première Nation des Kwanlin Dün (kwanlindunculturalcentre.com). Nous en apprenons un peu plus sur l’histoire des autochtones, qui ont d’abord proposés leurs services comme guide et en vendant des peaux et des provisions aux premiers européens en échange de produits variés. Puis vint le temps de la ruée vers l’or, et ses nombreux migrants cherchant à faire fortune. Il fallait faire de la place pour le développement des villes, et les Premières Nations ont peu à peu été expulsés de leurs terres puis mis dans des réserves dans le Nord.
Vint ensuite une période assez sombre de l’histoire du pays, durant laquelle une politique l’assimilation forcée a été menée, au travers de pensionnats pour les enfants autochtones, les poussant a abandonner leur mode de vie, leur langue et leur culture. Et plus récemment et toujours actuellement, surviennent des rapts de femmes autochtones sans aucune explication et jamais retrouvées.
Depuis, le Canada tente une difficile reconstruction, en signant notamment des accords pour rendre des territoires en auto-gestion, comme par exemple le parc national de Kluane. Nous visitons également une exposition où sont présentées les dernières créations des communautés Premières Nations ainsi qu’une petite retrospective (sur la confection d’un canot par un groupe de jeunes premiers nations) pour expliquer comment construire un canoë. Je prends bonne note pour m’en fabriquer un de retour à Montréal.

Whitehorse
Et voilà, c’est notre dernier jour. Durant une nuit très agréable, nous avons fait la connaissance d’un renard affamé que nous n’avons pas nourri, car comme il est écrit partout: IL NE FAUT PAS NOURRIR LES BÊTES (même si elles sont mignonnes). Nous nous levons tôt pour tout nettoyer, purger les cuves d’eaux sales et surtout enlever la poussière ramassée sur les routes de terre. Nous y passons plus d’une heure au total, surtout sur la partie extérieure, l’avant du véhicule étant un vrai génocide de moustiques, mouches et guêpes de toute sorte. À l’agence, le propriétaire regarde moins de deux minutes le véhicule. Du coup, nous sommes un peu déçus après tout le mal qu’on s’était donné !

Nous voici donc dans notre chambre d’hôtel assez impersonnelle, après 12 jours passés dans notre bien aimé van. Nous avons adoré l’expérience, et sommes prêts pour une expérience plus intense, avec simplement une voiture et une tente. Notre visite de la ville s’achève sur le SS Klondike, un immense navire à vapeur, dont la roue à aube se situe à l’arrière. Il reliait Dawson (en deux jours) et Whitehorse (en 6 jours à contre courant au retour) entre 1925 et 1950 quand les militaires ont terminé l’autoroute.
Comme la rivière Yukon est peu profonde, il fallait construire des navires à faible tirant d’eau, moins d’un mètre pour celui-ci. Il était aussi équipé de béquilles géantes pour le soulever quand il s’échouait sur les bancs de sable. Le navire apportait les provisions à Dawson, qui restait coupé du monde sans aucun moyen de transport entre octobre et mai, et récupérer les minerais extraits des mines. Il a servi malheureusement aussi pour les campagnes d’assimilation forcée, où les jeunes enfants Premières Nations habitant dans le Nord étaient séparés de leur famille, ramenés dans le Sud sans jamais avoir les moyens de remonter dans le Nord.
Le Canada, au travers de ses représentants du services des Parcs, parle vraiment ouvertement de cette période et des programmes mis en place pour essayer de réparer les blessures toujours ouvertes de la communauté autochtone.

C’est ainsi que s’achève notre périple dans le Yukon, sauvage, immense et surtout magnifique. Il s’agit d’un de nos plus beaux voyages qui nous a permis de découvrir, marcher et de lire. L’absence de toutes les distractions télévisuelles et informatiques (et du travail) nous a fait beaucoup de bien. Nous profitons des commodités de la ville pour aller dans un restaurant faisant des burgers indécents et des fish & chips au saumon. Notre serveuse est française, elle est tellement contente de parler la langue de Molière qu’elle nous donne son numéro pour aller boire un verre en ville après son service. L’avion qui nous ramène à Vancouver puis à Montréal décollera à 6h00 du matin, la nuit sera courte.
Nous pensons déjà à la prochaine destination canadienne: l’Alberta ou le Manitoba ?
Superbe On a hâte de voir toutes les photos !
On a vraiment l’impression d’avoir été au Yukon nous aussi par procuration…
Grand succès des photos d’ours auprès des collègues, merci Xavier
Bisous et bon retour à Montréal
Md’A et Papounet