Le murmure du vent
Tout a commencé par un coup de vent, une brise un peu plus forte que d’habitude qui me poussa hors du domicile parental. Mes frères et moi y avions passé des moments rassurants, chaleureux et tout cela venait de finir. C’est ici que nous avions mûri. Ici que nous avons connu les matins ensoleillés. Il a donc fallu tout quitter et la chute fut rude. Personne ne vous prévient, mais le monde extérieur n’est pas toujours accueillant. Alors je me laisse glisser, emporté, ballotté. Je ne connais rien à la vie, on verra bien où tout cela nous mène. La brise devient bourrasque, la bourrasque devient tempête.
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Me voilà bien grand maintenant, à l’âge où l’on ne craint plus l’orage. Un temps où il faut profiter du grand air, de ce vent qui vient m’ébouriffer. Calé dans cette carriole, je subis les affres de la route mal pavée, mais cela m’amuse. J’ai bien changé depuis que l’on s’est vu. J’ai grandi surtout, méconnaissable.
Je suis pourtant passé par toutes les difficultés imaginables. On m’a marché dessus. Un jour, j’ai même reçu des coups de lame aiguisée. Je suis tombé sous les coups. Laissé pour mort, au sol. Mon corps meurtri en portera les marques pour toujours. J’aurai pu tout abandonner. Pourtant, je ne me suis jamais aussi senti vivant. Cette carriole me ramènera auprès de mes frères, auprès de ma famille.
Arrivé à destination, je prend mes marques. Il faut monter de nombreuses marches pour rejoindre mon nouveau domicile, mais je m’y sens enfin bien. C’est ici que j’apprendrai la musique, ici que mes frères et moi pouvons chanter ensemble. Je découvrirai bien plus tard que l’un deux a subi également les horreurs de la vie. Il a pris une balle perdue pendant la guerre. Pourquoi faut-il tout gâcher alors qu’on pourrait simplement profiter de quelques notes de musique jetées sur une feuille ? Pourquoi l’Homme peut-il créer et détruire ? L’un ne peut-il exister sans l’autre ? Malgré ces soubresauts, régulièrement, notre petit groupe s’agrandit, chacun amenant son caractère. Protégés, nous pouvons enfin apprécier le murmure du vent.
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À nouveau, tout commença par une brise, devenue coup de vent puis bourrasque. Ce souffle transforma les quelques étincelles en petites flammèches. De flammèches à flammes et de flammes en véritable incendie. Le bois se fend, se consume, se brise et s’effondre.
La suie me recouvre, il est de plus en plus difficile de respirer. L’air devient étouffant et la température ne cesse d’augmenter. Les pompiers font de leur mieux, les lances arrosent, l’eau afflue, mais les flammes viennent me pourlécher. Sur les écrans du monde entier, les gens sont en émois. Dehors, les sirènes déchirent le soir qui tombe, les gyrophares éclairent les murs. Après tout ce que j’ai vécu, ce serait vraiment trop bête de finir comme cela. Poussière tu es et à la poussière tu retourneras. Je n’en ai pas trop envie et je compte bien sur ces hommes pour m’en sortir.
Des étincelles virevoltent, il y a presque une certaine beauté, une forme de fascination dans cette destruction. Les braises se rapprochent, le vent les pousse vers moi. J’ai peur. L’épaisse suie noire me recouvre maintenant entièrement. Pourra-t-on me retrouver, me sauver ? Pourrai-je un jour refaire de la musique ? Pourrai-je revoir mes frères ? J’avais encore tellement de chose à dire, tellement de chose à voir, ressentir. Mon refuge de pierre est devenu ma prison. Je ne vois plus rien. Le vent aura eu raison de moi.
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Au cœur de la nuit, les pompiers ont stoppé les flammes, je n’y crois pas, je suis toujours debout. Je suis sauvé. Miraculé. Encrassé, mais vivant.
Un jour donc, quelqu’un pourra à nouveau actionner ce petit morceau nacré sur lequel on a inscrit « Contre-Bombarde 32 » et appuiera du bout du pied sur le do du pédalier. L’air du sommier me fera chanter dans la nef de la Cathédrale. Ce quelqu’un aura un sourire coupable, enfantin, tout simplement heureux de m’avoir redonné vie. Et d’un souffle, je pourrai encore faire vibrer les cœurs et les pierres de mon son rauque et grave.
Xavier, 20 avril 2019
Je viens de lire ton très beau texte qui m’a émue car nous sommes nombreux à n’avoir pu retenir nos larmes et jusqu’à présent, je n’ai pu la revoir qu’à distance car trop d’émotions. Je passais chaque semaine devant elle, avec toujours un regard empreint d’une émotion plus architecturale, historique et parisienne que religieuse mais peu importe. J’aurai voulu serrer dans mes bras ces hommes courageux qui ont pu la sauver de la destruction même si ,panser ses nombreuses blessures et les nôtres prendra du temps. Ce phénix riche de notre histoire renaitra.
Merci encore pour cet hommage poétique et musical émouvant.
Bises à tous les 2.
C’est un joli texte émouvant que je viens de lire à un Papounet crevé, mais à qui tu as redonné le sourire.
Merci et bravo
M d’A et Papounet.